ArticlesLes étudiants aux portes de la victoire
Publié le 2012-03-31 à 20:00 par Pier-Luc Brault
La dernière semaine nous a donné plusieurs bonnes raisons de croire que la grève étudiante n’aura pas à durer encore bien longtemps. Il faudra cependant tenir le coup jusqu’au bout : alors que nous sommes si près d’une victoire, il serait tout à fait absurde que tout s’arrête maintenant. Trois événements en particulier me laissent croire que nous sommes à l’aube d’un dénouement dans le dossier de la lutte contre la hausse des frais de scolarité. Le premier : la déclaration de Line Beauchamp à l’effet qu’il est hors de question d’annuler des sessions de cours. Une telle décision serait en effet catastrophique, comme je l’expliquais dans un article précédent. Malheureusement pour le gouvernement, il s’agirait pourtant de la seule option à sa disposition pour mettre un terme à cette grève sans avoir à négocier avec les étudiants, à condition, bien sûr, que le mouvement ne s’essouffle pas de lui-même. Rappelons que les sessions ne peuvent pas non plus être prolongées indéfiniment, notamment à cause de la convention collective des enseignants qui stipule que ceux-ci ont droit à au moins deux mois consécutifs sans dispenser de cours durant l’année. Deuxième indice : les inquiétudes exprimées par les chambres de commerce, qui anticipent une pénurie de main-d’œuvre étudiante durant l’été, notamment dans l’industrie du tourisme. L’expression de ces inquiétudes exerce une pression supplémentaire sur le gouvernement libéral afin qu’il entame des négociations avec les étudiants en vue de mettre un terme à la grève le plus rapidement possible. Dernier indice d’une victoire imminente, et non le moindre : pour la première fois, Jean Charest et Line Beauchamp ont montré une certaine ouverture à négocier avec les étudiants. Bien que cette ouverture soit timide pour le moment (elle concerne essentiellement une bonification plus importante du programme d’aide financière aux études), il s’agit d’un changement majeur dans l’attitude du gouvernement, qui jusqu’à maintenant, réitérait que sa décision de hausser les frais de scolarité de 1625$ sur cinq ans était irrévocable et qu’il n’y avait place à aucune négociation. Autre fait à souligner : de récents sondages montrent qu’environ trois québécois sur quatre (75%) souhaitent que le gouvernement entame des négociations avec les associations étudiantes en vue de dénouer l’impasse dans laquelle nous nous trouvons actuellement. C’est également le cas des quatre partis politiques représentés dans l’opposition : le Parti Québécois, Québec Solidaire et Option Nationale, qui s’opposent tous les trois à la hausse annoncée par le gouvernement, mais aussi la Coalition Avenir Québec, pourtant favorable à la hausse, dont le chef François Legault a récemment déclaré qu’il souhaitait voir le gouvernement s’asseoir avec les étudiants pour négocier. Cette grève constitue un bras de fer entre le gouvernement et le mouvement étudiant. Au point où nous en sommes, alors que les étudiants de plusieurs établissements savent déjà que leur session devra inévitablement être prolongée au-delà de la date closant officiellement le calendrier scolaire, nous n’avons plus aucune raison de ne pas tenir bon jusqu’au bout. Il nous reste peu à perdre. Je m’adresse aux « carrés bleus », ces étudiants qui se disent contre la hausse, mais qui sont aussi inconfortables vis-à-vis l’idée de la grève. À présent que nous avons la certitude qu’aucune session académique ne sera annulée, et que le boycott des cours a déjà duré assez longtemps pour que le remaniement du calendrier scolaire devienne inévitable, réfléchissez à la question suivante : une fois que la grève sera terminée, et que vous mesurerez pleinement les inconvénients qu’elle vous aura fait subir, accepterez-vous de les avoir subis en vain, ou ne préférerez-vous pas qu’ils aient été compensés par l’atteinte de l’objectif visé par la grève? Grève étudiante et ermitage idéologique
Publié le 2012-03-18 à 22:13 par Pier-Luc Brault
Ceux qui fréquentent les tribunes des associations étudiantes le savent, le débat à l’origine du mouvement de grève étudiante contre la hausse des frais de scolarité fait rage depuis plus d’un an. Et Dieu sait qu’il peut s’en dire, des choses, en un an. Il sait aussi qu’il faut sans doute s’être isolé dans une caverne depuis les douze derniers mois pour prétendre n’avoir pas été atteint par ce débat avant les plus récents votes de grève, ère des réseaux sociaux oblige. Et pourtant, presque chaque jour, je découvre de ces ermites qui semblent venir tout juste de réintégrer la société et qui m’exposent LEUR point de vue sur le sujet, fondé sur des arguments que j’ai déjà entendu être réfutés au moins mille fois. Ne vous méprenez pas, il est ici question d’arguments en faveur de la hausse et/ou en défaveur de la grève. Tout d’abord, un petit rappel des principes élémentaires de l’art de débattre s’impose. Le débat est un sport de combat intellectuel qui se pratique à coup d’arguments et dont le but est de défendre sa propre position sur un sujet donné contre celle de son adversaire, en vue de convaincre le public que cette position est meilleure que son contraire. En général, les arguments utilisés de chaque côté sont fondés sur des faits, des chiffres ou des valeurs. Il arrive aussi que certains concurrents choisissent la malhonnêteté intellectuelle comme arme de prédilection. Cette stratégie peut cependant s’avérer dangereuse dans la mesure où l’adversaire de celui qui l’utilise risque de voir clair dans le jeu de ce dernier et de démontrer au public toute l’absurdité de l’argument fallacieux, minant ainsi la crédibilité de celui qui l’a utilisé. C’est pour cette raison que cette technique est préférablement utilisée par des polémistes bénéficiant d’une tribune privée du discours de leurs adversaires, sur les plateaux d’émissions animées par des individus naturellement favorables à leurs idées. Dans les autres cas, il est plus avantageux d’utiliser des arguments acceptables d’un point de vue philosophique. Au cours du débat, dont la durée peut s’étaler selon les cas sur plusieurs heures comme sur plusieurs siècles, arguments et contre-arguments s’enchaînent dans un bain de sang. La clé du succès est de toujours mettre sur la table des arguments solides, et surtout nouveaux, qui neutralisent ceux exposés par l’adversaire. Et surtout, lorsqu’un argument de l’adversaire est invalide, il faut expliquer en quoi il est invalide. Si on y échoue, il est valide par défaut. On peut alors tenter de déplacer le débat vers un autre aspect du sujet où on se trouve en terrain avantageux. Mais le plus important, d’un point de vue stratégique, est d’éviter à tout prix d’exposer des arguments qui ont déjà été réfutés à de nombreuses reprises. En terrain connu, l’adversaire devient impitoyable. C’est ainsi qu’en bon citoyen charitable, j’ai décidé de dresser ici-même, pour le bénéfice de tous ceux qui se disent contre la grève et/ou pour la hausse (et aussi pour le mien, j’en ai marre d’avoir si facilement raison de mes adversaires…), le palmarès des arguments contre la grève et/ou en faveur de la hausse qui ont été réfutés le plus souvent au cours de la dernière année : 1. La grève ne sert à rien, le gouvernement se fiche de vous et au bout du compte, la session sera simplement allongée, voire annulée. Je pourrais répondre simplement en disant que dans l’histoire du Québec, les grèves étudiantes ont toujours porté fruit. Et la dernière remonte à 2005, on ne parle donc pas d’événements qui remontent aux années contestataires de la révolution tranquille. Mais allons plus loin, expliquons pourquoi ces grèves fonctionnent. Le gouvernement n’a pas la possibilité d’allonger les sessions de cours indéfiniment. Premièrement, les enseignants sont payés pour dispenser des cours pendant une période de l’année préalablement déterminée. Et rappelez-vous que ces mêmes enseignants sont membres d’un syndicat et qu’en bon syndiqués de la fonction publique, personne ne les forcera à travailler au-delà de cette période. De plus, les locaux de la plupart des cégeps sont réservés pour l’été et il sera donc impossible que des cours y soient dispensés après une certaine date. Finalement, des centaines d’employeurs attendent l’été pour profiter de la précieuse main-d’œuvre à bas prix que constitue la population étudiante. Ils feront pression sur le gouvernement pour qu’il mette un terme au conflit. Pour ce qui est du scénario de la session annulée, sachez que le réseau des cégeps ne peut pas se permettre d’accueillir l’an prochain à la fois les cohortes d’étudiants actuelles et celle des nouveaux étudiants qui arriveront du secondaire. Une session annulée veut aussi dire pas de finissants cette année, et donc des classes vides dans les universités l’an prochain et une pénurie de nouveaux travailleurs dans les domaines où l’offre d’emploi est plus élevée que la demande. Le gouvernement ne veut définitivement pas vivre ça. Pour toutes ces raisons, les moyens de pression porteront bel et bien fruit, à condition bien sûr que le mouvement de contestation ne s’essouffle pas trop rapidement. 2. D’accord, mais c’est pas si pire que ça, la hausse! Est-ce que ça va vraiment t’empêcher d’aller à l’université? Moi, non. Et il est même probable que la plupart des étudiants qui prennent part au mouvement de contestation parviendront à poursuivre leurs études à l’université malgré la hausse. Mais ceux qui utilisent cet argument n’ont justement rien compris à la nature du débat. La question n’est pas : « est-ce que je veux et est-ce que je peux payer des droits de scolarité plus élevés pour aller à l’université? » La question est plutôt : « est-ce que tous ceux qui veulent aller à l’université pourront y aller? » Parce que les québécois ont choisi de vivre en social-démocratie et de s’assurer que tous les individus, du plus modeste au plus cossu, démarrent leur vie avec les mêmes chances que tous les autres, et dans cette perspective, s’il n’y avait qu’un seul individu pour lequel fréquenter une université deviendrait chose impossible suite à la hausse, ce serait tout de même inacceptable. Certains répondront que cette hausse ne réduira pas réellement l’accessibilité des études et que tous ceux qui le veulent vraiment réussiront à se les payer. Supposons que cela est vrai. Il reste le cas de ceux qui, selon eux, « ne le veulent pas vraiment ». Ceux qui, bien que difficilement, pourraient bel et bien aller à l’université malgré la hausse mais qui, démotivés par la pression financière que cela impliquerait, n’y iront finalement pas. Il est certain que d’un point de vue strictement individualiste, cela n’est pas notre problème. Mais n’avons-nous pas, en tant que peuple, avantage à ce que le plus grand nombre d’entre nous aille à l’école le plus longtemps possible? Les personnes les plus instruites occupent, de manière générale, des emplois plus payants, et paient donc plus d’impôts, ce qui, à long terme, veut dire plus d’argent dans les coffres de l’état. Une société plus instruite se porte également mieux d’un point de vue social. Et si vous n’êtes pas convaincu que la hausse des frais de scolarité aura bel et bien un impact négatif sur la fréquentation des universités, regardez un peu ce qui se passe ailleurs : en Grande-Bretagne, par exemple, suite à une hausse abrupte des frais de scolarité il y a quelques années, la fréquentation des universités a baissé de 12,5%. 3. Anyway, les étudiants ont toutes [sic] un iphone, un laptop, un char, pis internet haute vitesse! Pis ça dépense des 100$ par semaine en bière! Cet argument constitue un sophisme de bas étage, mais je vais y répondre quand même. Bon, 90% des étudiants possèdent effectivement, semble-t-il, un téléphone cellulaire, et 47% d’entre eux auraient un téléphone intelligent. C’est possible. Plusieurs d’entre eux ont effectivement une automobile et un accès internet et ils ne ménagent pas tous sur la bière, je vous l’accorde. Personnellement, je n’ai pas de cellulaire, je bois à peu près trois fois par année et je voyage à bord d’un autobus interurbain, mais là n’est pas la question. Il est d’abord important de souligner qu’on ne connaît pas la situation de vie de chacun : plusieurs des étudiants qui ont un téléphone cellulaire vivent en appartement et n’ont pas de téléphone fixe, ceux qui possèdent une voiture en ont souvent besoin pour se rendre à l’école parce que l’endroit où ils vivent n’est pas desservi par les réseaux de transports en commun, et pour ce qui est de l’ordinateur et de l’accès internet, ils sont partie intégrante des études de nos jours. Bien entendu, il existe des étudiants qui possèdent un téléphone cellulaire et une voiture alors qu’ils pourraient s’en passer (et la population étudiante n’a pas le monopole de ce genre d’individus, en passant). Ces étudiants qui vivent dans un certain luxe ne sont généralement pas ceux qui s’inquiètent pour leurs études universitaires. Mais il y a aussi de ces étudiants qui, bien loin de vivre dans le luxe, doivent travailler vingt heures et plus par semaine (en plus du temps qu’ils doivent consacrer à leurs études) pour payer leur loyer et leurs provisions de nouilles, de « beurre de pinottes » et de tranches de fromage Kraft (parce que trop pauvres pour se payer de la vraie bouffe). Par ailleurs, les étudiants travaillent en moyenne 15 heures et plus par semaine, alors que plusieurs études démontrent qu’au-delà de 10 heures par semaine, chaque heure de travail supplémentaire nuit aux résultats scolaires. Pourtant, la hausse des frais de scolarité en obligera plusieurs à travailler davantage pendant leurs études, alors que le nombre d’heures hebdomadaire qu’ils consacrent au travail rémunéré atteint déjà le maximum du raisonnable. Bref : les étudiants ne vivent pas tous dans la même situation et s’il est vrai que quelques-uns vivent dans un certain luxe, un grand nombre d’entre eux ont de la difficulté à rejoindre les deux bouts. 4. La bonification de l’aide financière aux études compensera pour la hausse des frais de scolarité. On peut a priori avoir l’impression que l’adaptation de l’aide financière au nouveau montant des droits de scolarité permettra de maintenir l’accessibilité des études au niveau actuel malgré la hausse. La vérité, c’est que le programme d’aide financière aux études tel que conçu actuellement est tout à fait inadapté à la réalité de nombreux étudiants. Ainsi, environ 25% des étudiants n’ayant pas accès à des prêts et bourses parce que le revenu de leurs parents est trop élevé ne reçoivent pourtant aucune aide de ces derniers. Or, la bonification du programme touchera seulement 20% des étudiants. Elle s’appliquera essentiellement à ceux qui ont déjà accès à des prêts et bourses et n’augmentera les ressources financières disponibles de manière significative que pour les très pauvres, ceux qui reçoivent déjà les prêts maximaux. Il est de plus intéressant de souligner qu’en Grande-Bretagne, malgré le nouveau programme d’aide financière aux études, considéré comme l’un des meilleurs au monde, dont s’est doté le pays pour compenser la hausse abrupte des frais de scolarité qui y a eu lieu il y a quelques années, le taux de fréquentation des universités y a diminué de 12,5%. 5. Les frais de scolarité sont déjà moins élevés au Québec que dans toute autre province canadienne, ainsi qu’aux États-Unis! Je ne comprends pas à la base pourquoi certaines personnes semblent avoir le sentiment qu’avoir les frais de scolarité les plus bas en Amérique du nord est une chose négative. Je crois plutôt qu’on devrait en être fiers. (En passant, suite à la hausse, ce ne sera plus vrai : les études universitaires coûteront plus cher au Québec qu’au Manitoba et à Terre-Neuve-et-Labrador, notamment). Mais bon, puisque vous semblez aimer les comparaisons, pourquoi ne pas voir plus large et regarder ce qui se passe ailleurs dans le monde? Si on compare nos frais de scolarité actuels à ceux des autres pays de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), on voit que les études universitaires coûtent déjà plus cher au Québec qu’en Finlande, en Norvège, au Danemark, en Suède, en Islande, au Mexique, en République tchèque, en France, en Belgique, en Autriche, en Suisse, en Espagne, au Portugal et en Italie. D’ailleurs, dans sept des quatorze pays que je viens de mentionner, l’éducation supérieure est gratuite. De plus, si on calcule le coût réel de l’éducation en incluant le coût de la vie et les frais afférents, le Québec se retrouve très exactement dans la moyenne, soit trentième sur les soixante états et provinces du Canada et des États-Unis. 6. Malgré ses frais de scolarité plus bas, le Québec a un taux de fréquentation des universités moins élevé que dans les autres provinces canadiennes. C’est qu’au Québec, nous avons quelque chose qui n’existe pas dans les autres provinces : ça s’appelle les cégeps. Ainsi, si on inclut ces établissements dans le calcul, on se rend compte que le Québec a un taux de fréquentation des établissements d’enseignement post-secondaire 9% plus élevé que dans le reste du Canada, justement parce que les frais d’inscription dans les cégeps sont bas! 7. La hausse est inévitable, car nos universités sont sous-financées. Non seulement cela n’est pas vrai (nos universités reçoivent plus d’argent que jamais, le problème est plutôt dans la répartition des ressources), la hausse n’augmentera en rien le financement des universités, puisqu’elle sera accompagnée d’une baisse équivalente de la participation de l’état. Essentiellement, les universités recevront le même financement, mais il proviendra de poches différentes. 8. L’état n’a pas les moyens de maintenir les frais de scolarité à leur niveau actuel, ni de faire la gratuité scolaire. En fait, le gel des frais de scolarité et même la gratuité sont des mesures relativement peu coûteuses. L’Institut de Recherche et d’Informations Socio-Économiques (IRIS) chiffre cette mesure à entre 356 et 550 millions par année, soit moins de 1% du budget de l’état. Or, depuis la fin des années 90, l’état québécois s’est privé, par les diverses mesures néolibérales qui ont été mises en place par les gouvernements péquistes et libéraux, de plusieurs milliards de dollars de revenus par année, notamment par une réduction des taux d’imposition des entreprises et des contribuables à hauts revenus, une élimination progressive de la taxe sur le capital (qui à elle seule prive l’état québécois de 890 millions par année), des exemptions fiscales pour les entreprises, etc. L’état se prive également de revenus considérables en donnant nos ressources naturelles à bas prix à des entreprises minières étrangères (le plan nord, ça vous dit quelque chose?). Par ailleurs, des études suggèrent qu’à long terme, la hausse des frais de scolarité privera l’état d’entre 1 et 2 milliards de revenus, puisqu’elle entraînera une baisse du taux de diplomation universitaire, et donc du salaire moyen. 9. Un moment donné, il faut bien que ça monte! Les frais de scolarité ne peuvent pas rester indéfiniment les mêmes qu’en 1990! Tout d’abord, il est trompeur de qualifier la hausse prévue des frais de scolarité de « dégel » des droits de scolarité: le dégel a déjà eu lieu en 2007. Depuis cette année-là, les frais ont augmenté de 100$ par année, ce qui représente au bout de cinq ans une hausse d’environ 25%. Avec la nouvelle hausse qui entrera en vigueur à l’automne 2012, une session d’université coûtera, en 2017, 1625$ de plus qu’actuellement, et 2125$ de plus qu’en 2007. Ainsi, entre 2007 et 2017, les frais de scolarité auront plus que doublé, et auront augmenté de 75% en seulement cinq ans. À titre de comparaison, dans les dix dernières années, le salaire horaire minimum a augmenté de 41% (en considérant l’augmentation de 25¢ prévue en mai prochain.). Puisqu’il est peu probable que l’augmentation du salaire minimum s’accélère de manière considérable dans les cinq prochaines années (elle a d’ailleurs ralenti depuis 2010), les étudiants devront inéluctablement travailler davantage durant leurs études pour pallier à la hausse. En dollars constants, la génération actuelle paiera donc plus cher pour ses études que celles qui l’ont précédée. De plus, si les frais de scolarité ont connu un gel entre 1994 et 2007, les nombreux frais afférents, eux, n’ont pas cessé d’augmenter. Bien que le mouvement de contestation considère qu’il faille se diriger vers la gratuité, une hausse modérée des frais de scolarité (une indexation non rétroactive au salaire minimum, par exemple) aurait probablement été tolérée par les étudiants. Au fond, puisqu’il faut bien voir un bon côté à toute chose dans la vie, nous pouvons remercier le gouvernement libéral d’avoir permis à l’idée de la gratuité scolaire de faire davantage de progrès en un an que dans les vingt années précédentes! 10. Les étudiants doivent faire leur juste part pour payer leurs études. La fameuse juste part! Qu’est-ce que c’est, une juste part? Selon quelle échelle est-elle déterminée? L’impôt progressif sur le revenu est la meilleure manière de faire en sorte que chaque étudiant paiera sa juste part pour l’éducation qu’il a reçue, une fois qu’il sera sur le marché du travail. Cette juste part, elle sera fondée sur le salaire qu’il gagnera suite à sa formation. (Cette part serait encore plus juste si on élevait le nombre de paliers d’imposition à 10). D’ailleurs, avez-vous remarqué que les programmes d’études les plus dispendieux pour l’état sont souvent ceux qui forment les travailleurs les mieux payés? Ainsi, la formation des médecins est l’une des plus onéreuses, tandis que les coûts des formations en sciences humaines sont peu élevés. Voilà. J’aimerais pouvoir espérer que cet article convaincra des personnes qui se disent contre la grève et/ou pour la hausse et qui tiennent encore ce genre de discours de réviser leurs arguments, ou mieux encore, leur position. J’ai néanmoins peu confiance que cela puisse se produire. Si des dizaines d’assemblées étudiantes n’y ont pas réussi, si l’IRIS y a échoué, il est peu probable que cet article y parvienne. Le problème, c’est que ceux qui sont contre la grève et/ou pour la hausse sont souvent ceux qui ne vont pas aux assemblées. Ce ne sont pas eux qui font monter le nombre de visionnements des vidéos de l’IRIS non plus. Ils consolident leurs opinions entre eux, sans jamais tester leurs arguments sur des personnes qui ne sont pas de leur avis. Ils se sont tenus à l’écart du débat jusqu’aux premiers jours de vote. C’est de l’ermitage idéologique. L’argumentation des opposants à la hausse a beaucoup muri depuis les premiers jours du débat. Celle de leurs adversaires a en revanche stagné. La vérité, c’est que le débat idéologique, nous l’avons déjà gagné. Malheureusement, cela n’a manifestement pas été suffisant pour faire reculer le gouvernement. Déranger juste assez? (Épisode 2)
Publié le 2012-02-28 à 21:59 par Pier-Luc Brault
Dans un billet précédent, je traitais du dilemme qui oppose les moyens de pression strictement respectueux des lois à ceux qui impliquent la désobéissance civile. Les premiers ont le désavantage d’attirer peu d’attention médiatique parce qu’ils ne dérangent personne. Les seconds ont l’inconvénient de nuire au mouvement de contestation qui leur est associé dans l’opinion publique à cause d’une couverture médiatique abondante et souvent malhonnête. Quelle approche choisir dans ces conditions? Les dérapages ayant eu lieu à la fin de la manifestation étudiante s’étant tenue à Montréal la semaine dernière ont beaucoup fait jaser. Bien que ce ne soit qu’une minorité des manifestants qui aient participé au blocage de la circulation sur le pont Jacques-Cartier, les propagandistes de Québecor n’ont évidemment pas manqué cette occasion en or de démoniser tout le mouvement. Et il va sans dire que son appui populaire déjà fragile en a souffert. La plupart des automobilistes pris dans la circulation à ce moment-là n’ont probablement pas apprécié qu’on laisse refroidir leurs soupers… Pourtant, le mouvement de lutte contre la hausse des frais de scolarité se doit de déranger s’il veut avoir un impact réel. Et des manifestants qui marchent en rangs serrés dans les rues de Montréal, slogans amusants en bouche et pancartes à la main, sans le moindre affront à la loi et l’ordre, c’est ben cute, mais ça ne dérange personne et ça attire peu d’attention. Soyons clairs: je n’encouragerai jamais la tenue d’actes de violence envers les personnes lors de manifestations. Mais la désobéissance civile pacifique? Je l’embrasserais si seulement son impact pouvait être positif. Parce qu’avouons-le, les manifestations ont un côté absurde de par leur légalité et la collaboration qu’elles impliquent avec les autorités. Le gouvernement nous dit « vous avez le droit de manifester votre mécontentement, mais on va garder le cap ». En d’autres termes, « cause toujours », comme dans la célèbre citation de Coluche. Parce qu’ils n’ont pas le pouvoir d’empêcher les manifestations d’avoir lieu. Ils ont en revanche la possibilité de les ignorer. Et c’est là que la désobéissance civile entre en jeu: à partir du moment où les moyens de pression perdent leur côté parfaitement légal, ils n’ont plus le choix d’y prêter attention. Seulement, on l’a vu la semaine dernière, l’impact n’est généralement pas positif. Parce que la triste réalité, c’est que peu importe le sérieux de la cause, les gens n’aiment pas être dérangés. Les automobilistes bloqués sur le pont Jacques-Cartier la semaine dernière avaient l’impression d’être pris en otage par les manifestants. Et on ne peut pas les en blâmer, puisque c’est exactement ce qui s’est passé: on les a pris en otage pour forcer les autorités à prêter attention à l’événement. Pourtant, je continue de croire qu’il doit bien exister un moyen de déranger quelqu’un sans nuire à la cause. Peut-être a-t-on tout simplement dérangé les mauvaises personnes au mauvais moment? Et si, au lieu d’empêcher les travailleurs de rentrer chez soi à 16h, on les avait retardés sur leur route vers leurs lieux de travail à 8h le matin? Cela aurait eu un impact économique, faible certes, mais à haute valeur symbolique. Et peut-être les travailleurs en auraient-ils été moins irrités. Justin Trudeau et les fédéralistes maudits
Publié le 2012-02-16 à 12:51 par Pier-Luc Brault
Il est difficile d’entendre parler de Justin Trudeau sans qu’on l’associe à son défunt père, l’ancien premier ministre fédéral Pierre Elliot Trudeau, véritable icône du fédéralisme. Et aux dires de plusieurs, ce dernier s’est sans doute retourné dans sa tombe en entendant certains propos tenus par son fils dimanche dernier à l’émission « Dessine-moi un dimanche » présentée sur les ondes de la Première Chaîne. Les propos en question allaient comme suit :
Malgré le caractère hypothétique de ces paroles, et même si le député a ensuite tempéré ses propos, venant de cet individu, ces déclarations valent de l’or! Très sincèrement, bravo, Justin! Il va sans dire que quand ils ont eu vent de l’affaire, les députés conservateurs ont condamné Trudeau comme un hérétique, le pressant de réaffirmer son attachement à la fédération canadienne. Pourtant, je suis persuadé que Justin Trudeau n’est pas le seul fédéraliste à flirter avec l’idée de la souveraineté ces temps-ci. Parce qu’il faut bien le dire, ça doit être vachement difficile d’être fédéraliste par les temps qui courent. Les défenseurs de la fédération ne peuvent plus vanter les mérites de ce beau grand pays progressiste que fut jadis le Canada, cette nation qui, à d’autres époques, était considérée sur la scène internationale comme un modèle à suivre. C’est terminé. Depuis que les conservateurs possèdent la majorité des sièges à la chambre des communes, ils nous donnent quotidiennement de nouvelles raisons de vouloir quitter le bateau. La dernière sur la liste : un projet de loi visant à faciliter la surveillance électronique par les autorités policières. Si ce projet est adopté, et il le sera, les policiers pourront désormais espionner les activités en ligne de n’importe quel citoyen canadien sans avoir à obtenir l’approbation d’un juge. Et selon le ministre de la sécurité publique Vic Toews, être contre ce projet de loi équivaut à être du côté des pédophiles qui sévissent en ligne. On parle ici du même ministre qui, il y a quelques mois, a suggéré aux gouvernements provinciaux de couper dans l’éducation, la santé et les services sociaux pour financer les prisons. Plus le temps passe, plus l’idée du fédéralisme devient difficile à vendre. À un tel point que Trudeau tente de défendre la nécessité pour le Québec de rester dans le Canada en arguant que la présence de la province francophone au sein de la fédération est indispensable pour conserver les valeurs progressistes au pays. Entre vous et moi, si on faisait la souveraineté, qu’est-ce qu’on en aurait à foutre que le Canada continue de virer à droite sans nous? Certains diront pourtant qu’on ne choisit pas de prêter allégeance à un pays plutôt qu’à un autre en fonction d’une idéologie politique. Les idéologies derrière la gouverne d’un pays sont changeantes et l’identité nationale survit toujours à ces changements. N’empêche que beaucoup de québécois n’aiment pas ce qui se passe à la tête de leur pays présentement, et que l’option souverainiste, qui existait déjà bien avant la prise du pouvoir par les conservateurs, leur semble un bon moyen de quitter ce pays. Et bien que les valeurs d’un peuple soient changeantes, tant que le Québec fera partie du Canada, nous nous buterons à des valeurs incompatibles avec les nôtres. Ce que nous vivons présentement en est un excellent exemple. Même les libéraux de Jean Charest, bien qu’ils demeurent strictement fédéralistes, s’exaspèrent devant ce gouvernement aux mesures rétrogrades. Si leurs désaccords avec le gouvernement Harper ne leur nuisent certainement pas sur le plan politique, tôt ou tard, ils seront questionnés sur leurs raisons de vouloir rester malgré tout dans la fédération canadienne. Et ils n’auront plus d’arguments de vente convaincants pour défendre le fédéralisme. La présence d’un gouvernement conservateur majoritaire à Ottawa constitue pour eux une véritable malédiction. Pro-vie, pro-choix… pro-légal?
Publié le 2012-02-08 à 23:37 par Pier-Luc Brault
En 1950, après avoir étudié la médecine en Allemagne, Henry Morgentaler, un survivant du camp d’Auschwitz, décide de venir s’installer au Canada, où il pratiquera la médecine familiale pendant une vingtaine d’années. Par la suite, il ouvre une clinique d’avortement à Montréal, en toute illégalité. Son but: permettre aux femmes d’avoir recours à l’avortement dans des conditions saines et sécuritaires. Sa croisade le mènera devant les tribunaux à plusieurs reprises. Il sera tantôt emprisonné, tantôt acquitté par un jury malgré sa culpabilité évidente. Son aventure aboutira en 1988 à la légalisation de l’avortement au Canada. Nous sommes maintenant en 2012. Et un député conservateur du nom de Stephen Woodworth veut rouvrir le débat sur l’avortement à Ottawa. Dans ce débat, on retrouve traditionnellement deux camps, soient celui des pro-vie et celui des pro-choix. Personnellement, je ne suis ni particulièrement pro-vie, ni particulièrement pro-choix. Je suis juste assez pro-vie pour considérer que la décision d’interrompre une grossesse ne devrait jamais être prise à la légère, et suffisamment pro-choix pour admettre qu’une fillette de 14 ans, de même qu’une femme victime d’un viol portant l’enfant de son agresseur, devraient toutes deux pouvoir recourir à l’avortement sans soulever de débats sociaux. Cela dit, je suis d’avis que le débat ne devrait pas être fondé sur la question « pour ou contre l’avortement ». La véritable question est: l’avortement doit-elle demeurer légale? Car oui, il y a bel et bien une distinction entre ces deux questions. Les pro-vie ne doivent pas oublier que la criminalisation de l’avortement signifierait le retour des cliniques clandestines et des tentatives d’auto-avortement, qui étaient jadis responsables de complications graves et de nombreux décès. Souhaite-t-on revenir à ça? Il n’est pas nécessaire de répondre, c’est une question rhétorique… |
Archives |